La scission couvait depuis plusieurs mois, elle est désormais officielle : des laboratoires pharmaceutiques français viennent d’annoncer quitter le Leem afin de créer de nouvelles structures plus à même selon eux de défendre leurs intérêts.
Pour l’heure, ils sont quinze laboratoires à avoir averti de leur départ, a indiqué à Contexte le président du Leem, Thierry Hulot. Celui-ci souligne néanmoins que l’organisation « reste le seul syndicat représentatif » et que, même sans ces membres, il représente encore 85 % du chiffre d’affaires des médicaments remboursés en France. Aussi, il compte encore quelque 260 adhérents, même si tous n’ont pas les responsabilités ou le poids économique des partants.
Un futur syndicat tourné vers l’innovation
Les membres du G5 santé (Sanofi, Guerbet, Ipsen, le LFB, Pierre Fabre et Théa) ont ouvert le bal en communiquant sur « la création prochaine » d’un syndicat professionnel. Une nouvelle organisation, donc, dans le paysage déjà fourni des lobbys de l’industrie pharmaceutique. Celle-ci portera deux priorités : l’innovation et la souveraineté sanitaire françaises. Elle accueillera également les laboratoires Servier, qui ne faisaient déjà plus partie du Leem depuis 2011.
Pourra les rejoindre toute entreprise pharmaceutique « ayant des médicaments innovants, sur prescription médicale ou inclus dans l’acte médical, qui dispose en propre et de manière significative d’au moins un site de production industrielle et/ou d’activités en recherche et développement en France et qui soutient la prise en compte de l’implantation territoriale française dans les politiques publiques ». Comme une porte ouverte aux laboratoires étrangers.
La régulation au cœur du conflit
L’Amlis, qui fédère des PME et des entreprises de taille intermédiaire (ETI) du secteur, a suivi en annonçant la décision de ses adhérents de quitter le Leem. En toile de fond de cette initiative, explique l’association, la pression de la régulation sur les laboratoires produisant des médicaments matures.
« L’Amlis estime aujourd’hui que les choix qui ont été faits par le collectif et portés par le Leem ne sont pas en mesure de résoudre cette situation », argumente sa présidente, Karine Pinon. Cette dernière s’était déjà prononcée par le passé en faveur d’une régulation différenciée entre les médicaments matures et les médicaments innovants.
L’association travaille elle aussi à la création d’une nouvelle structure, via « un élargissement et une évolution de son organisation » qui pourront aller jusqu’à « une structuration en syndicat ». Une source indique toutefois à Contexte que des échanges réguliers entre l’Amlis et le G5 ont lieu afin de « travailler de façon coordonnée sur les suites de ce départ ».
Les laboratoires Biocodex et Upsa ont également décidé de quitter le Leem, « considérant que les arbitrages collectifs au sein du [lobby] ne permettaient plus de défendre avec suffisamment de clarté les enjeux spécifiques liés aux médicaments essentiels du quotidien, à l’empreinte territoriale et à la souveraineté industrielle européennes ».
Des dirigeants de ces deux laboratoires avaient d’ailleurs regretté en décembre auprès de Contexte ne pas avoir été suffisamment représentés par l’organisation lors de la discussion du projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) pour 2026.
« Un signal politique dramatique »
La scission semblait imminente depuis que le Leem avait présenté en fin d’année une réforme de sa gouvernance, rapportée par APMnews, que n’ont guère goûtée les industriels français. Ceux-ci déploraient alors la place prépondérante des laboratoires étrangers au sein du bureau et du conseil d’administration.
« Le PLFSS a été le déchirement final de positions qui sont anciennes, où tout le monde n’a pas les mêmes intérêts », commente une source auprès de Contexte.
Cette dernière y voit d’ailleurs « un signal politique dramatique », alors que la ligne était jusqu’ici d’avancer unis dans les discussions avec les pouvoirs publics. « Quand on fait un syndicat pirate, est-ce que vous êtes toujours reçus par les pouvoirs publics ? », s’interroge un lobbyiste, qui estime toutefois que « le fait d’avoir Sanofi garantit ça ».
Au Leem, « la feuille de route ne change pas »
Thierry Hulot a donc réuni le 8 janvier un conseil d’administration exceptionnel afin que les membres démissionnaires expliquent leur décision, dont le lobby a pris acte. Selon une personne présente, des participants ont déploré la méthode, qui n’a pas laissé place à la discussion pour éviter cette vague de départs.
D’après Thierry Hulot, ceux-ci s’expliqueraient d’une part par le contexte géopolitique, d’autre part par le dernier PLFSS, qui a acté « une régulation financière ayant atteint des sommets jamais vus avant ».
« Cela crée de la tension dans un syndicat où nous défendons de la PME et de la très grosse structure. Certains se sont dit : “Ça devient tellement tendu que je serais plus fort à me défendre tout seul avec quelques amis qui me sont très similaires” », reconnaît-il auprès de Contexte.
Le président du Leem regrette cette décision, « car le seul combat de notre industrie est de servir les patients et on le défendra mieux en étant unis », avant de conclure que, quoi qu’il arrive, « la feuille de route ne change pas ».
Des questions en suspens
Cette situation n’en soulève pas moins des questions pour l’heure sans réponses.
Parmi elles, l’avenir du Leem, qui va devoir réorganiser ses instances pour tirer les conséquences de la démission de ces membres. Les incidences financières de ces départs ne sont pas non plus négligeables, alors que les cotisations de certains laboratoires peuvent atteindre plusieurs millions d’euros par an. Le flou entoure également les suites de la négociation de l’accord-cadre en cours entre le Leem et le Comité économique des produits de santé (CEPS), qui devait aboutir en mars.
Les contours des nouvelles structures qu’entendent créer les membres démissionnaires et le calendrier de ces travaux sont pour l’heure eux aussi inconnus. Il est enfin permis de s’interroger sur un éventuel effet d’entraînement que pourraient provoquer ces départs, d’autres laboratoires pouvant être tentés de suivre le mouvement.